Apprentissages, Général, Traductions

Réflexions sur la notion de l’intérêt

La notion de l’intérêt est le point de départ de toutes les discussions sur l’apprentissage auto-dirigé.

Il constitue la pierre angulaire de la philosophie éducative de la Sudbury Valley School.

Pourquoi laisse-t-on un jeune passer des journées entières à se consacrer à une seule activité?

Pourquoi n’intervient-on pas pour essayer de lui montrer d’autres centres d’intérêts qui sembleraient plus «productifs»?

Pourquoi ne répond-on qu’aux demandes exprimées et pas aux besoins que nous imaginons?

Daniel Greenberg, co-fondateur de la Sudbury Valley School, différencie dans cet essai 2 types d’intérêts : l’intérêt occasionnel et l’intérêt profond. Ces deux types d’intérêts sont selon lui fondamentalement différents, et nécessitent une réponse différente de la part de la personne extérieure sollicitée.

Cet essai permet de comprendre de nombreuses notions sur l’essence même de ce type d’école. La lecture est longue, mais elle en vaut la peine! (N’hésitez pas à imprimer l’article pour le lire plus confortablement 🙂 )

Je remercie la Sudbury Valley School de m’avoir autorisée à publier la traduction de cet essai sur ce blog. Lien vers l’article original

  


  

         Peu de concepts nous ont causé autant de difficultés à Sudbury Valley que le concept de l’ «intérêt». Nous utilisons ce terme constamment dans notre littérature et dans nos conversations quotidiennes. Il apparaît dans les entretiens, dans les réunions avec les familles, dans les conférences publiques sur l’école, les discussions avec et entre les élèves. C’est le point de départ de toutes les discussions sur l’apprentissage auto-initié qui constitue la pierre angulaire de la philosophie éducative de l’école. C’est quelque chose que l’école s’engage à soutenir chez chaque élève, dans toute la mesure du possible.

         Étant donné l’importance de la notion d’«intérêt», vous pourriez penser que nous avons développé un corpus important de textes sur ce sujet, afin de clarifier ce que nous entendons par là. Étonnamment, ce n’est pas le cas. Mis à part de brèves mentions et des références occasionnelles, «l’intérêt» n’est au cœur d’aucun des écrits que nous avons produits. À y regarder de plus près, ce fait s’avère peu surprenant. La vérité est qu’il nous a fallu un certain temps pour bien comprendre ce que nous entendons vraiment par ce mot lorsque nous l’utilisons dans ses divers contextes liés à l’école; et, ayant finalement compris cela clairement, nous avons rapidement oublié à quel point il était difficile de le comprendre, et nous avons supposé que, une fois que nous l’avions bien compris, tout le monde l’aurait compris également. Puisque l’expérience montre que cette hypothèse est tout à fait fausse, il semble que le moment soit enfin venu de commencer à expliquer ce que nous entendons par «intérêt».

         J’ai longuement réfléchi à la meilleure façon de le faire, et j’en suis arrivé à la conclusion qu’une terminologie quasi-médicale serait probablement la plus efficace. Cela provient en grande partie du fait que, dans l’état actuel de notre culture, nous avons adopté ce type de discours dans de nombreux domaines, même s’ils n’ont pas de lien avec le domaine médical. La santé et la médecine sont actuellement au cœur de notre société, et nous avons tous consacré beaucoup d’énergie pour comprendre le vocabulaire et la méthodologie associés à la présentation de sujets médicaux. Il devient alors pratique d’appliquer le même mode de pensée à de nombreux sujets différents, de l’économie à l’histoire en passant par la littérature, afin de nous épargner l’effort considérable que représente le développement de tout nouveaux modes de discours pour chaque domaine que nous souhaitons aborder.

         Je vais donc aborder les questions suivantes: que veut-on dire quand on dit qu’une personne «s’intéresse» à quelque chose? (Quels sont les symptômes de «l’intérêt»?) Quel comportement faut-il adopter face à une personne que vous vous êtes engagé à soutenir ? – par exemple, un enfant ou un élève – lorsqu’elle manifeste un «intérêt»? (Quel est le traitement approprié pour une personne présentant ces symptômes?) Quels résultats peut-on escompter d’une situation dans laquelle une personne présentant un «intérêt» est confrontée à un comportement approprié de la part des personnes qui l’entourent? (Quel est le pronostic pour une personne présentant ces symptômes si elle est correctement traitée?) Et enfin, qu’est-ce qui provoque l’apparition d’un «intérêt» chez une personne, en mettant un accent particulier sur les jeunes personnes. (Quelle est l’étiologie de «l’intérêt»?)

   

  
Quels sont les symptômes de «l’intérêt»?

         Pour commencer, nous devons distinguer deux grandes catégories d’intérêts. La première catégorie est «l’intérêt occasionnel», qui apparaît lorsque quelque chose nous fait réfléchir et initie des pensées conscientes de notre part. Je peux marcher mille fois devant une toile d’araignée sophistiquée sans jamais m’en rendre compte, ni sans jamais en parler à moi-même ou aux autres. Puis, un jour, je la repère et elle attire mon attention. «Oh, quelle toile d’araignée remarquable», me dis-je. J’ai manifesté un intérêt occasionnel pour la toile, et celui-ci peut rapidement m’amener toutes sortes de questions et de commentaires : je me demande quel type d’araignée l’a fabriquée? Où est l’araignée? Pourquoi a-t-elle choisi cet endroit? Les toiles d’araignées ne sont-elles pas élégantes? Comment puis-je prendre une photo de cette toile? Comment la toile a-t-elle survécu aux vents et aux pluies qui l’ont frappée la nuit dernière? La liste des questionnements possibles est inépuisable. Pour l’intérêt occasionnel à son degré le plus faible, l’esprit joue rapidement avec toutes sortes de questionnements, sans stress ni effort visible, en essayant rapidement d’intégrer la toile d’araignée – dont il vient à peine de prendre conscience – à sa représentation du monde. En effet, la prise de conscience est la clé de l’intérêt occasionnel; les deux sont étroitement liés. Le simple fait de prendre conscience de quelque chose implique de manifester un intérêt occasionnel pour cette chose. La prise de conscience mène rapidement à une prise de conscience de toutes sortes d’autres choses, comme en témoignent les diverses questions que j’ai énumérées ci-dessus, chacune d’elles se manifestant rapidement comme un autre intérêt occasionnel du moment, puis un autre, et encore un autre, etc.

 

 

         Supposons maintenant que j’étais avec des amis lors cette rencontre avec la toile d’araignée, et que je leur ai fait part de tous les commentaires que j’ai mentionnés, peut-être avec une touche d’émerveillement dans la voix. Supposons que je me sois arrêté un instant, que je me sois caressé le menton et que j’ai regardé la toile; et puis, après avoir pris conscience de mes réactions, que j’ai secoué la tête avec émerveillement et repris notre promenade ainsi que la conversation qui avait été interrompue pendant que je remarquais la toile. Supposons que tout cela se produise, comme cela se produit cent fois par jour, sous une forme ou une autre.

         Quelle réponse attendrais-je de mes amis? Une réaction aussi décontractée que mes commentaires. «Oui, c’était une toile étonnante», pourrait dire un de mes amis; «C’est vraiment incroyable de voir comment les araignées survivent», pourrait ajouter un autre; et ainsi de suite. Aucun de ceux qui m’accompagnerait ne se tromperait sur la nature désinvolte de mes intérêts. Aucune personne sensée n’interromprait notre promenade et commencerait un discours savant sur l’une des questions que j’ai soulevées – par exemple, un aperçu des différentes espèces d’araignées et des différents types de toiles qu’elles tissent. Personne ne me regarderait en me disant: «Ce sont des questions très intéressantes que tu as posées, Daniel; quand nous rentrerons de notre promenade, prenons un livre et voyons si nous pouvons trouver les réponse».

         Et certainement personne n’aurait l’impolitesse de transformer mes expressions de curiosité désinvolte en un «moment d’enseignement». Ce serait certainement mal vu par tous les membres de notre groupe si l’un d’entre eux se tournait vers moi et me disait: «Quel genre d’araignée pensez-vous que cela pourrait être? Comment pensez-vous que la toile d’araignée tient à l’arbre? Prenons notre petite loupe et regardons ça de près.»  etc., etc., ad nauseam. Un tel comportement serait risible et impoli, un exemple de condescendance et, de manière évidente pour toutes les personnes présentes, une réponse tout à fait inappropriée à mes commentaires.

         L’intérêt occasionnel est notre façon d’explorer activement le monde qui nous entoure. Lorsque nous l’exprimons verbalement, nous partageons notre exploration avec nos compagnons, en la développant un peu, profitant peut-être de leurs expériences. Un de mes amis pourrait dire: «Vous savez, j’ai vu quelque chose comme cela dans la forêt tropicale du Costa Rica, sauf que sa forme était incroyablement différente.» Cela pourrait ensuite lancer une discussion sur le Costa Rica, la forêt tropicale ou d’autres superbes toiles d’araignées que d’autres personnes ont vues ailleurs. Parler de mon intérêt occasionnel peut donc lancer une exploration plus vaste et plus rapide de l’expérience de mes amis, dans la mesure où cela suscite également un intérêt occasionnel de leur côté et les amène à réfléchir à des sujets reliés. À présent, vous aurez reconnu l’intérêt occasionnel comme étant la force motrice d’une conversation ordinaire : celle-ci n’est rien de plus qu’un échange d’intérêts occasionnels entre différentes personnes, un intérêt provoquant l’autre, qui en provoque un autre, jusqu’à ce que l’élan de la conversation s’éteigne.

         Les enfants utilisent les intérêts occasionnels exactement de la même manière que les adultes, et à Sudbury Valley, nous nous engageons à y répondre de la même manière que nous le ferions pour des adultes. Comme dans tant d’autres domaines, notre insistance à accorder aux enfants le même respect que les adultes de notre société crée une distinction entre nous et les autres formes de scolarisation. Le contraste le plus important apparaît avec les écoles à pédagogie alternative, qui considèrent les manifestations d’intérêt occasionnel de la part des enfants comme des opportunités facilitant l’administration d’informations par les adultes (en particulier par des enseignants professionnels) aux enfants. C’est un peu comme glisser un médicament dans la bouche d’un enfant quand celui-ci l’ouvre pour parler; la justification étant que le médicament est «bon pour l’enfant» et que sa bouche était ouverte de toute façon. . . Dans le cas de l’éducation alternative, le médicament est enrobé de sucre pour le rendre attrayant, de sorte que son administration est accompagnée d’expressions enthousiastes du «N’est-ce pas délicieux?» «N’est-ce pas amusant?» par les adultes. Tôt ou tard, l’enrobage de sucre de tout ce qui est absorbé devient le mode préféré d’ingestion, et l’enfant comme l’adulte en viennent à oublier l’existence d’autres manières d’ingérer.

         Une autre manifestation d’intérêt occasionnel qui mérite d’être mentionnée ici est celle qui s’accompagne de douces rêveries. C’est l’expression d’une curiosité oisive, suivie par l’idée qu’il serait formidable de tout de suite savoir tout ce qu’on peut savoir à ce sujet. Nous arrivons dans un pays étranger et nous aimerions savoir parler la langue; nous allons dans un complexe touristique et nous aimerions savoir jouer au tennis. Ce type d’intérêt est une sorte de jeu de rôle à la Walter Mitty (NdT : héros d’une histoire ne s’évadant de son quotidien qu’à travers des rêves drôles et extravagants), dans lequel nous nous imaginons maîtriser tout type de compétences dans toutes sortes de situations. Nous n’avons rarement, voire jamais, l’intention de consacrer le temps et les efforts nécessaires pour transformer ces fantasmes en réalité. L’objectif principal de ces rêveries est d’affiner la représentation que nous avons de notre place dans le monde. Lorsque je dis: «Je voudrais bien skier», je ne demande pas vraiment des cours de ski; si c’était vraiment ce que je voulais, je le dirais. Ce que je dis vraiment, c’est qu’être un bon skieur est un rêve agréable à imaginer, mais je sais que ce n’est pas un rêve que je concrétiserai si je ne suis pas disposé à faire ce qu’il faut pour que ça arrive – c’est-à-dire, y travailler dur !

         À Sudbury Valley, la question des interventions extérieures ne devient pertinente que dans les cas «d’intérêt» plus graves que les cas occasionnels. Dans la suite de la discussion, qui portera exclusivement sur «l’intérêt profond», je limiterai mon utilisation du mot «intérêt» aux cas dans lesquels l’attention de la personne concernée témoigne d’un niveau d’attention différent que celui décrit jusqu’à présent. En gardant cela à l’esprit, je vais maintenant aborder l’énumération et la discussion des symptômes de « l’intérêt».

  

  • Concentration: Concentration intense et soutenue sur une configuration particulière d’idées et/ou d’actions, qui est difficilement interrompue par des distractions extérieures ou du bruit de fond. Souvent accompagnée d’irritabilité lorsqu’il y a des tentatives de s’immiscer dans l’attention de la personne. La personne est complètement focalisée sur ce qu’elle fait ; elle ne parcourt pas au hasard le monde physique ou mental environnant. Les demandes exprimées vont droit au but, elles ne couvrent pas un large éventail de sujets.

  

  • Persévérance: Application continue d’énergie sur le sujet traité, sans prise en compte des obstacles ou des difficultés. Il existe un élément d’obstination, souvent à la limite de l’obsession, qui mène à poursuivre l’objectif visé contre toute attente, jusqu’à ce qu’il soit atteint.

  

  • Intemporalité: Oubli du passage du temps réel, des rythmes habituels de la vie, du jour ou de la nuit. Les routines régulières sont ignorées ou reportées. Les contraintes imposées à la personne en raison de l’intrusion de tout facteur temps suscitent beaucoup de ressentiment – par exemple, l’obligation de mettre fin à une activité en raison d’horaire de déplacement ou de la fermeture du lieu dans laquelle la personne exerce son activité.

  

  • Infatigabilité: Report du besoin de repos, ou de sommeil, souvent jusqu’au point d’épuisement total, voire au-delà. Chez les enfants, cela se traduit par une activité continue intense à un niveau qui détruirait la capacité de fonctionner d’un adulte normal, suivie d’un effondrement soudain et total. Tous les mécanismes internes normaux qui enregistrent la fatigue et mettent en place des formes de relaxation sont écartés et ignorés.

  

  • Auto-activation: Auto-initiation d’une activité intense visant à atteindre les objectifs visés. Il existe une force motrice intense pour mener à bien le projet, par ses propres efforts, pour être le concepteur et le responsable de la mise en œuvre de toute l’activité – pour s’approprier l’activité, dans le jargon moderne. On ne pense même pas à attendre une stimulation extérieure. Aucun égard n’est accordé à la présence ou à l’absence de permission accordée pour poursuivre l’activité. (Bien sûr, si la permission est refusée et que le négateur est capable d’empêcher de force l’activité de se dérouler, alors la situation change; une crise se développe, accompagnée d’une colère concomitante, d’une confrontation, d’un ressentiment latent, etc.). Quant aux personnes qui doivent être sollicitées ou impliquées dans la quête, leur participation est considérée comme un mal nécessaire dans le meilleur des cas ; leur désengagement est recherché dès que possible.

  

  • Impatience: Manque de volonté de reporter l’implication dans l’activité. Si possible, on s’en occupe maintenant; si cela ne peut pas être fait, alors le plus tôt possible. Les autres activités interposées par les nécessités de la vie sont à peine tolérées et disparaissent le plus vite possible. Le but est de revenir à l’activité et de la poursuivre.

 

 

         Ces symptômes sont aisément identifiables chez chaque personne qui les présente. En très peu de temps, en général en dix à quinze minutes au maximum, il est possible de détecter tous ces symptômes, sans ambiguïté. Un diagnostic «d’intérêt» ne devrait pas être posé s’il manque l’un des symptômes; mais en général, s’il en manque un, d’autres manqueront également, car les symptômes semblent être étroitement liés. Néanmoins, on peut dire que les personnes présentant une liste partielle de symptômes souffrent d’un «intérêt partiel», dont le meilleur traitement est le même que celui d’un «intérêt occasionnel» – c’est-à-dire en l’ignorant totalement et en le laissant tranquille.

         Quiconque passe du temps à Sudbury Valley détectera chaque jour un grand nombre de cas d’intérêt parmi la population étudiante. Ceux-ci sont indépendants de l’âge, en particulier chez les étudiants qui n’ont fréquenté aucune autre école. Si vous incluez dans votre échantillon d’élèves des élèves qui ont passé beaucoup de temps dans d’autres types d’écoles, la fréquence des manifestations d’intérêt décroît avec l’âge; les étudiants plus âgés, dont beaucoup sont des réfugiés d’autres écoles, mettent généralement plus de temps à développer leur intérêt et n’ont souvent jamais de cas aussi grave que celui porté systématiquement par les plus jeunes enfants.

         Il n’existe pas de typologie simple des types d’activités suscitant l’intérêt des élèves. De ce que nous en savons, sur la base de vingt-cinq années d’expérience, pratiquement tous les types d’activités mentales ou physiques sont susceptibles de susciter l’intérêt de certains élèves. Nous avons constaté de l’intérêt pour le basketball, les mathématiques, le football, la pâte à modeler, la construction de legos, le patinage, la physique, la poterie, la biologie, la randonnée, l’écriture, la lecture, les jeux de guerre, l’histoire, le dessin, la cuisine, le ski, la pêche, le karaté et la danse, les jeux de rôle, les jeux informatiques, la programmation, l’administration des affaires, gagner de l’argent, la photographie – je pourrais continuer encore et encore avec la liste. Dans tous les cas, les étudiants impliqués ont présenté l’éventail complet des symptômes.

 

 

         C’est souvent une source de grande inquiétude pour les personnes extérieures (et même pour les élèves eux-mêmes) que l’objet de l’intérêt affiché par un étudiant ne soit pas considéré comme digne d’intérêt par les professionnels de l’école, par les membres de la famille de l’élève ou par les observateurs en général. Cette question est distincte, et elle a été traitée de manière adéquate dans d’autres publications de l’école. Mon but ici est de reconnaître en quoi consiste un intérêt.

         Armé d’une symptomatologie complète – avec laquelle il n’y a guère de controverse – il est possible pour des personnes à l’école, ou d’autres personnes qui ont un lien de parenté avec des étudiants, de faire rapidement la différence entre des cas d’intérêt véritable qui nécessitent une certaine attention et tous les autres cas d’intérêt moindre, qui nécessitent une négligence bénigne. J’ai déjà indiqué ci-dessus que le fait d’intervenir dans des cas autres que de l’intérêt réel est un signe de manque de respect, et même de manque de politesse. Si, pour une raison quelconque, l’élève demande une intervention dans de telles situations – comme, par exemple, un étudiant qui ne présente manifestement pas la symptomatologie d’intérêt s’adresse à un membre du personnel et lui dit: «Faites ceci ou cela avec moi, je vous en prie; je suis vraiment intéressé »- alors l’intervention est aussi contre-productive qu’une intervention médicale standard (c’est-à-dire la fourniture de médicaments ou d’autres traitements) lorsqu’un patient qui ne présente manifestement pas de signes de maladie affirme qu’il est malade et demande un traitement. Dans les deux cas, si la personne sollicitée accepte d’intervenir, le résultat sera préjudiciable au patient ; ou du moins, une telle intervention encouragera le pétitionnaire à croire en sa maladie (ou en sa possession d’intérêts) et détruira ainsi sa capacité à reconnaître en lui-même la différence entre la présence ou l’absence des symptômes réels. Les enfants qui reçoivent le même type d’attention de la part des adultes, qu’ils manifestent un intérêt occasionnel ou réel pour quelque chose, perdent assez rapidement la capacité de dire par eux-mêmes s’ils ressentent ou non de l’intérêt. Le résultat est presque toujours une personne qui, au sortir de son enfance, «ne sais pas vraiment ce qui m’intéresse».

    

  

Quel est le traitement approprié pour une personne présentant ces symptômes?

         Une fois que nous détectons une personne intéressée, comment devons-nous réagir face à elle? La chose la plus importante à prendre en compte lors de l’examen de cette question est que les personnes extérieures ne sont pas automatiquement invitées à intervenir lorsqu’elles sont confrontées à une personne affichant un intérêt. La manifestation d’intérêt en soi n’implique pas la nécessité d’une implication extérieure.

         Le principe fondamental régissant le traitement des personnes manifestant un intérêt est de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour laisser l’affaire suivre son cours, sans interférence, ou avec le moins possible d’interférence. Les manifestations d’intérêt font partie intégrante de l’existence humaine. La Nature a conçu l’esprit et le corps pour pouvoir faire face à ces manifestations d’intérêt, de manière à les utiliser afin d’améliorer le développement et la survie. L’intérêt est une configuration «normale» de symptômes, un peu comme perdre des dents de bébé, tomber enceinte et mettre au monde un bébé, ou subir les changements de la puberté.

         De plus, la tendance naturelle des personnes intéressées est d’éviter à tout prix les interférences de personnes ou d’autres facteurs environnementaux. Ces personnes veulent avant tout une chance de ne pas être gênées en permettant à leur intérêt de se développer au maximum de leur potentiel, d’une manière qu’elles-mêmes jugent appropriée. Toute institution éducative qui se consacre à la réalisation optimale des objectifs fixés par les étudiants et déterminés par leurs intérêts s’efforcera d’abord et avant tout de se mettre à l’écart de la démarche des étudiants qui vaquent à leurs activités. En effet, une école qui ne fait rien d’autre que laisser les élèves seuls ferait plus pour aider les enfants à devenir des adultes plus vivants, plus créatifs, plus énergiques, plus imaginatifs et plus intelligents que n’importe quelle école traditionnelle existante¹.

         Il arrive parfois que l’élève manifestant un intérêt trouve qu’il a besoin d’une sorte de soutien du milieu environnant qu’il ne peut pas trouver lui-même. La nature même des symptômes qui nous intéressent – en particulier celui que j’ai appelé «persévérance» – garantit que, dans de tels cas, l’étudiant fera connaître ses besoins et continuera de les faire connaître avec obstination jusqu’à ce qu’ils aient été pris en compte et comblés d’une manière ou d’une autre. Les personnes qui travaillent depuis longtemps à la Sudbury Valley School en tant que membres du personnel sont parfaitement conscientes de la mesure dans laquelle elles seront harcelées et traquées par des enfants qui poursuivent sans relâche un intérêt; et, plus important encore, sont également conscientes de l’étonnante mesure avec laquelle ces enfants s’emparent de toute aide qu’ils peuvent obtenir des adultes et l’utilisent pour promouvoir leurs intérêts avec une efficacité qui semble presque miraculeuse. Les membres du personnel constatent continuellement qu’une brève suggestion, un commentaire occasionnel, ou une séance en tête-à-tête de quelques minutes, suffisent à l’élève impatient pour se précipiter à utiliser l’aide qu’il a obtenue – dont la pleine mesure a complètement échappé à l’adulte qui l’a fournie.

 

 

         La quantité précise d’attention externe qui devrait être accordée de manière appropriée à une personne ayant un intérêt et qui sollicite de l’attention est le mieux déterminée par le pétitionnaire, pas par celui qui délivre. Comme je l’ai dit, une personne intéressée est naturellement amenée à poursuivre par elle-même son intérêt, en utilisant son propre système de guidage interne qui lui dit où aller. Tout recours à une aide extérieure est un détournement du chemin optimal qu’il préférerait choisir; et plus il pourra retourner rapidement à la poursuite de ses intérêts de manière auto-dirigée, plus sa satisfaction sera grande et plus le bénéfice de la diversion aura été grand. Il n’y a pas du tout besoin de s’inquiéter de savoir si le pétitionnaire a eu assez de ce qu’il voulait. Il en sera lui-même le meilleur juge et reviendra pour une aide supplémentaire s’il l’estime nécessaire.

         Évidemment, tout ce que j’ai dit à propos des enfants s’applique également aux adultes. Il n’y a aucune différence entre les adultes affichant un intérêt et les enfants affichant un intérêt. Si nous, les adultes, pensons aux situations dans lesquelles nous avons été absorbés, nous reconnaîtrons la validité de ce que j’ai dit au sujet des conditions dans lesquelles une assistance extérieure est souhaitée. Pensez à la dernière fois où vous avez été pris avec le désir passionné de faire quelque chose – apprendre à skier, construire un modèle, créer une collection, peindre un tableau, développer des photographies, apprendre à réparer des motos, tricoter un pull, lire un livre captivant. Quelle que soit la situation, essayez de vous rappeler sincèrement pourquoi, comment et quand vous avez demandé la participation de quelqu’un d’autre à la quête, et voyez si ce que j’en ai dit vous dit quelque chose.

         Bien entendu, lorsque je parle d’intervention extérieure, je ne parle pas de la participation coopérative de quelqu’un d’autre au projet. C’est une question totalement différente, et pas vraiment dans le cadre de cet essai. L’idée est qu’il y a des moments où l’intérêt de quelqu’un se développe au mieux lorsqu’il est poursuivi avec une autre personne ayant le même intérêt, et qui est également motivée à le poursuivre. Dans de tels cas, on assiste à un phénomène d’intérêt de groupe qui, grâce à la synergie d’un effort de coopération, peut présenter encore plus intensément les symptômes de l’intérêt individuel. La réponse appropriée aux intérêts du groupe de la part des personnes extérieures ne diffère toutefois pas de la réponse qui devrait être faite aux intérêts individuels.

         Il convient de noter que les établissements scolaires traditionnels – y compris ceux des «écoles alternatives» – ont du mal à reconnaître les manifestations d’intérêt et ne disposent d’aucun mécanisme pour y répondre de manière appropriée. De telles écoles sont de par leur nature incapables de se mettre à l’écart du chemin de leurs élèves et se trouvent donc en train de s’immiscer de manière destructive dans la poursuite de l’intérêt des élèves. Les contraintes de temps, de localisation, de matériel et les contraintes sociales placent des obstacles insurmontables sur le parcours des élèves intéressés. Il n’existe pas non plus de mécanisme permettant une réponse appropriée des adultes, qui doit être soigneusement adaptée à la demande. Dans tous ces contextes scolaires, les adultes disposent de moyens ritualisés d’interaction avec les élèves, régis par un programme ou un programme général, et il n’existe aucun moyen confortable d’oublier ces schémas pédagogiques et de se focaliser sur la nature de la demande de l’élève.

 

  

Quel est le pronostic pour une personne présentant les symptômes d’«intérêt» si elle est correctement traitée?

         Prenons l’exemple d’un enfant qui a grandi dans un environnement où les conditions suivantes ont été remplies de manière durable:

(a) On a répondu à ses nombreuses expressions d’intérêt occasionnel avec désinvolture, souvent indirectement et parfois avec un silence poli. En d’autres termes, son entourage les a traitées comme ce qu’elles sont: des expressions verbales d’une simple curiosité, dont l’importance n’est vraiment connue que de l’enfant lui-même, et qui ne cherche donc aucune action de la part des auditeurs hormis une acceptation respectueuse.

(b) Ses manifestations d’intérêt réel (que j’ai simplement appelées «intérêt») ont pu se développer autant que possible sans entrave, de manière à atteindre un état de réalisation qui satisfasse l’enfant.

(c) ses recours à une intervention extérieure spécifique, tout en poursuivant un intérêt, sont traités de manière à se rapprocher aussi étroitement que possible de ce qu’il demande réellement – ni plus, ni moins – selon sa propre évaluation: son besoin, plutôt que l’évaluation de quelqu’un d’autre.

         On peut s’attendre à ce qu’un tel enfant, grandissant de cette manière, présente un certain nombre de traits de personnalité à l’âge adulte. Par une longue pratique et une longue habitude, il sera à l’aise avec son propre jugement de la nature de ses propres intérêts. Il continuera à être naturellement entreprenant et fera naturellement preuve d’initiative, comme la Nature l’a créée, car rien ne sera intervenu au cours de sa maturation pour détruire cette caractéristique innée. Il sera un expert dans le développement de ses propres méthodes pour défendre ses intérêts de manière à lui procurer la plus grande satisfaction interne possible. Il sera une personne dotée d’un profond sentiment de confiance en soi, née d’une longue expérience des manœuvres à travers et autour des obstacles qui entourent tout objectif humain. Il aura une grande estime de lui-même, car il aura été entouré de personnes qui lui ont accordé du respect et qui ne se sont pas efforcés de miner son estime de lui avec laquelle il est né. Il aura le sentiment que sa vie vaut la peine, étant donné qu’il a eu la liberté, tout au long de son enfance, de poursuivre tous les objectifs qu’il a jugés utiles et que son entourage a validé son propre jugement de ce qui vaut la peine ou pas d’être poursuivi.

         Un tel pronostic – dont la validité a été immensément renforcée par l’expérience de la Sudbury Valley School au cours des vingt-cinq dernières années – est de nature à réchauffer le cœur de nombreux parents qui se demandent ce que l’avenir réserve à leurs enfants. Sudbury Valley (et toutes les écoles appliquant les mêmes principes) offre à ces parents un environnement qui maximise les chances pour que l’enfant grandisse et devienne le genre de personne que j’ai décrite dans le paragraphe précédent.

         Le pronostic est un peu moins certain pour les personnes à qui on a répondu différemment que décrit dans cet essai aux manifestations d’intérêt et qui ont ensuite pénétré dans un environnement (comme Sudbury Valley ou un autre environnement réel de nature similaire) qui va vers les réponses que j’ai décrites. Ces personnes doivent s’adapter et essayer de réajuster les schémas de comportement qu’elles ont développés au fil du temps afin de s’adapter aux réactions inappropriées qu’elles ont suscitées dans le passé face aux expressions de leurs différents niveaux d’intérêt. Certaines personnes réussissent mieux que d’autres à se réajuster. Certains ne peuvent tout simplement pas le faire et finissent par fuir cet environnement plus sain. De telles situations sont courantes en médecine classique; par exemple, les personnes qui ont l’habitude de consommer de grandes quantités de médicaments sur ordonnance en réponse à toutes sortes de symptômes médicaux ont souvent du mal à s’adapter quand un nouveau médecin plus holistique leur dit qu’ils auraient un équilibre à long terme beaucoup plus stable et plus sain si elles abandonnaient les médicaments et adoptaient plutôt un mode de vie plus sain. Les gens qui ont grandi depuis leur enfance avec une telle approche le prennent pour acquis; les personnes qui y viennent à un âge plus avancé réussissent plus ou moins bien la transition.

         Néanmoins, il est préférable d’essayer de passer à un environnement plus sain — avec l’espoir d’un succès complet ou partiel — que de ne pas essayer du tout.

  

  

Quelle est l’étiologie de «l’intérêt»?

         Pourquoi les gens s’intéressent-ils à quelque chose? Il est important d’examiner cette question, car elle sous-tend toute réflexion en matière d’intérêt, comme nous le verrons.

         La nature a conçu l’animal humain – comme toute espèce qui réussit – de manière à favoriser sa survie. À moins que des mécanismes de survie ne soient intégrés à la structure même de l’espèce, celle-ci disparaîtra rapidement. Or, dans la mesure où l’espèce humaine ne s’est pas conçue elle-même, il nous est impossible de savoir avec certitude quels sont les mécanismes de survie fondamentaux dont nous sommes dotés. Le mieux que nous puissions faire est de deviner, en examinant de près les modèles de comportement qui sont universels chez les humains et d’essayer de décider quels modèles sont essentiels.

         Depuis toujours, les penseurs ont noté la présence de curiosité et d’intérêts générés par la curiosité chez tout le monde. Cela a été largement accepté comme un mécanisme clé de survie de l’espèce, qui permet à chaque individu de sonder son environnement et de découvrir ce qu’il pense devoir connaître sur son environnement pour y survivre efficacement. Le fait que la curiosité et l’intérêt naissent spontanément de l’intérieur d’une personne, dès sa naissance, et existent à tout moment, quel que soit son environnement, rend probable que la Nature a donné à chaque individu la possibilité de formuler des principes directeurs intérieurs propulsant ses manifestations d’intérêt dans des directions qu’il pense sera le plus bénéfique pour sa survie. Le fait que des humains habitent encore la Terre nous mène à la conclusion que les capacités innées des individus à décider quels intérêts servent le mieux leur survie sont, dans l’ensemble, adéquats à la tâche.

         Ces observations m’ont convaincu depuis longtemps qu’il existe de solides preuves évolutives de la thèse selon laquelle chaque individu, dès sa naissance, est pleinement capable de développer au sein de ses intérêts ceux qui répondent le mieux à ses besoins. Je n’ai rencontré aucune preuve, ni dans mon expérience de vie, ni dans des récits des expériences d’autres personnes, qui me ferait croire qu’il existe une personne ou une autorité en dehors de l’individuqui saurait mieux que l’individu lui-même quel intérêt sert le mieux ses propres besoins.

         Cette vision de ce qui pousse une personne à manifester de l’intérêt a été à la base du matériel que j’ai présenté dans le corpus de cet essai. Quelqu’un qui a un autre point de vue sur l’origine des centres d’intérêt pourrait tout à fait dresser un tableau totalement différent de la nature de l’intérêt, de ses symptômes, de sa réponse appropriée et de son pronostic. Ainsi, par exemple, une personne qui pense que l’intérêt intense d’un enfant pour regarder la télévision est la manifestation d’un trouble et va à l’encontre de ce qui devrait intéresser l’enfant ne sera pas d’accord avec mon point de vue selon lequel un tel intérêt répond aux besoins autodéterminés de cet enfant d’une manière qu’un étranger ne peut et ne doit pas juger, et auquel on doit répondre de la même manière que par exemple un intérêt pour la science ou les mathématiques! Cet argument ne peut pas vraiment être discuté, car les différents points de vue découlent de conceptions tout aussi différentes de la phénoménologie de l’intérêt, et finalement de la nature humaine. Je ne peux pas prouver que ma compréhension est «juste», ni même «meilleure» que celle de quiconque – pas plus qu’un médecin ne peut prouver que sa vision de l’animal humain est supérieure à celle d’un guérisseur chaman ou de quelque guérisseur «alternatif» ou même d’un autre médecin avec une théorie différente de la médecine.

         Tout ce que je peux faire, c’est présenter ma compréhension et la soumettre à la curiosité ou aux intérêts que quelqu’un d’autre peut manifester à son égard …

1 : Voir Hanna Greenberg, « What Children Don’t Learn at SVS », The Sudbury Valley School Experience, 3rd ed. (Sudbury Valley School Press; Framingham, 1992), pp. 17ff; et « The Art of Doing Nothing », loc. cit., pp. 81ff.

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